Voir, ce n’est pas seulement avoir deux yeux qui fonctionnent. C’est une opération cérébrale complexe : reconnaître un visage dans une foule, suivre une ligne de texte, situer un objet dans l’espace, comprendre un tableau, déchiffrer une émotion sur un visage. Quand cette
machinerie se grippe, non pas dans l’œil, mais dans le cerveau, on parle de troubles neurovisuels (TNV).
Des yeux parfaits, un cerveau qui bloque
La particularité des TNV est déroutante : l’appareil oculaire est intact, la vue est souvent normale à l’examen ophtalmologique standard. Le problème se situe en aval, dans les voies cérébrales qui traitent l’information visuelle. Concrètement, l’image arrive correctement sur la rétine, mais le cerveau ne parvient pas à l’interpréter correctement.
Un trouble invisible, souvent confondu
Parce que l’enfant porteur de TNV n’a pas conscience de sa différence, il n’a jamais connu autre chose, il ne se plaint pas. Ce n’est pas qu’il refuse de voir ou de lire : c’est que son cerveau lui délivre une image du monde qui lui semble normale. Ce sont les conséquences qui alertent l’entourage : chutes répétées, difficultés massives d’apprentissage, comportement parfois qualifié d’étrange face aux images, regard qui « part ailleurs ».
Cette invisibilité explique que les TNV soient fréquemment confondus avec d’autres diagnostics : trouble du spectre autistique, TDAH, dyslexie, ou simplement retard de développement. Des rééducations multiples sans succès sont souvent le premier signal que
quelque chose a été manqué.
Quels signes doivent alerter ?
Sur le terrain, on peut observer chez le nourrisson un manque d’intérêt pour les visages ou les objets, l’absence de fixation ou de clignement à la lumière. Plus tard, l’enfant se cogne, évite les livres illustrés, « écoute » les histoires sans jamais regarder les images, a des difficultés majeures à se repérer sur une feuille, à copier une figure, à s’organiser dans l’espace de la page ou dans un tableau de calcul.
Des répercussions directes sur les apprentissages
Les TNV ne sont pas anodins à l’école. Lire implique de contrôler finement les mouvements des yeux et de reconnaître les formes des lettres. Calculer exige de manipuler des données spatiales. Écrire demande de guider visuellement le geste. Un enfant dont les stratégies du regard sont désorganisées, ou dont la perception des orientations et des proportions est altérée, se trouve en difficulté sur la quasi-totalité des supports scolaires, non par manque d’intelligence, mais parce que la très grande majorité des apprentissages passent par la vision.
Quand percevoir s’apprend
Face à ces difficultés, la tentation est grande de multiplier les exercices visuels en espérant que la répétition suffise. L’expérience clinique montre que ce n’est pas si simple. Percevoir n’est pas un acte passif : c’est une tâche à part entière, qui s’apprend, qui se construit, et qui demande d’être enseignée explicitement.
Le premier enjeu thérapeutique est souvent de reconstruire des repères spatiaux stables. Et cela commence par le plus fondamental d’entre eux : l’axe du corps. Avant même de travailler sur une feuille, le thérapeute s’assure que l’enfant perçoit correctement la verticale.
Un vocabulaire comme boussole
L’une des clés de la rééducation est l’instauration d’un vocabulaire unique, précis, répété à l’identique dans toutes les situations. Ce vocabulaire partagé devient une boussole intérieure, un GPS, pour un enfant dont le cerveau peine à construire spontanément des représentations spatiales stables.
Raconter plutôt que copier
Une autre règle d’or de la prise en charge : ne jamais laisser l’enfant face à un modèle seul, en espérant qu’il le reproduise par imitation visuelle. Pour un enfant avec TNV, copier un modèle sans stratégie, c’est naviguer sans carte dans un territoire inconnu. Ce qui fonctionne, c’est de « raconter » le modèle, le décrire verbalement, étape par étape, en utilisant le vocabulaire spatial partagé, avant que l’enfant ne commence à le reproduire. Le langage prend le relais là où la perception visuelle vacille.
L’objectif à terme est ambitieux mais réaliste : que l’enfant devienne son propre GPS, capable
de se guider dans l’espace et sur la page sans dépendre en permanence d’un adulte qui lui
fournit les repères.
Que faire si on suspecte un TNV ?
Le repérage précoce est crucial. Une évaluation spécialisée (orthoptiste, ophtalmologiste, neuro-ophtalmologiste, neuropsychologue, ergothérapeute) permet de poser un diagnostic précis et d’orienter vers des aménagements concrets. Plus le trouble est identifié tôt, plus les adaptations peuvent limiter son impact sur le parcours de l’enfant.
Voir, ce n’est pas qu’une affaire d’yeux. Comprendre cela change tout !
A.Lapôtre – Ergothérapeute – Centre Pluri-Ailes
Sources
– Chokron, S. & Marendaz, C. (2005). Troubles neurovisuels chez l’enfant. Traité de Neuropsychologie de l’Enfant, Editions De Boeck.
– Chokron, S. & Dutton, G. (2016). Impact of cerebral visual impairments on motor skills. Frontiers in Psychology.
– Schmetz, E. & Rousselle, L. (2016). Le point sur les processus visuo-perceptifs chez les enfants atteints de paralysie cérébrale. Revue de Neuropsychologie, 8(2), 137-149.
– Cavézian, C. et al. (2010). Troubles visuo-attentionnels chez l’enfant. Revue de Neuropsychologie.
– Mazeau M., Dalens H. (2024) Neurovision chez l’enfant et troubles des apprentissages. Elsevier Masson. Neuropsychologie